• Scissor Sisters & Of Montreal

     

    Ce qu'on a coutume de nommer "plaisir coupable" (voire "plaisir honteux") en termes de musique au sens large concerne tout autant un éventail potentiel de disciplines allant de la cuisine à la peinture en passant par les bandes dessinées et les mangas, pour n'en citer que quelques unes. Naturellement, cette extension s'applique également à un sentiment un poil plus violent : l' "attraction-répulsion", véritable montagne russe de sensations qu'on pourrait attribuer, à simple titre d'exemple, aux premiers films d'horreur de l'Histoire du Cinéma, aux fromages forts made in France lorsque leur odeur incommode contrairement à leur goût, ainsi qu'aux travaux de Matthew Barney, The Cremaster Cycle. C'est principalement dans ce rapprochement, justifié partiellement, que réside assez clairement la différence entre Scissor Sisters et Of Montreal, deux collectifs issus de la Grosse Pomme : bien que polissons, les premiers, garnements gays (sauf un dans le quatuor), dépassent rarement le strict cadre de la petite provocation potache chantée en cadence, proche d'une forme de revendication poli(cé)e entamée d'une manière bien moins frileuse par d'autres qu'eux voici plusieurs décennies. Si néanmoins on n'est pas certain que ces sympathiques gusses soient mus par la volonté de choquer qui que ce soit, on est en revanche certain que cette franche rigolade émanant de leur mascarade gentillette (voire inoffensive) s'associe naturellement à la notion d'hédonisme pur à travers ce style de pop "high energy" joliment mélodique, plaisant et régressif à souhait (ayant probablement pour limites temporelles d'influence les années 1970 à 1999), obligeant l'auditeur consentant à secouer son pelvis comme pour faire virevolter un hula-hoop de couleur vive de préférence près de cinquante ans plus tôt.

     

     

     

     

     

    En résumé, lorsqu'on se surprend à affectionner sans l'assumer ce multiple falsetto alterné avec une simple voix pop masculine évocatrice encore aggripée aux dernières années du Vingtième Siècle (j'insiste !), on nage bel et bien en plein plaisir coupable. Or, contrairement à ces quatre garçons joueurs, leurs compatriotes d'Of Montreal, officiellement au nombre de cinq (jusqu'à dix ou peut-être quinze selon les époques, les albums et les concerts), peuvent se poser en véritables générateurs de joie, d'inquiétude et d'hystérie au gré de leurs concerts et disques depuis une grosse dizaine d'années. Car, oui, là où les précédents paraissent plutôt inoffensifs malgré une posture d'agitation tous azimuths, Kevin Barnes et ses sbires (dont le penchant est essentiellement hétéro au sein de la troupe, malgré un chant et une imagerie largement équivoque) peineraient à rassurer les auditeurs s'ils en avaient l'intention, surtout par le biais de cette voix de fausset multipliée, certes avec un savoir faire identique (la plus évidente similitude des deux combos), mais avec en plus un pouvoir destabilisant et anxiogène. De facto, les montagnes russes en question, ce sont bien chez Of Montreal qu'elles se trouvent ! Dans leur univers, les mélodies sont fortes mais accidentées, le vent et les précipitations inattendues chassent parfois un soleil timide ou aveuglant, le malaise vespéral succède à la grasse matinée apaisée, on y ressent des sueurs froides, des nausées, des vertiges, mais aussi des montées d'acide, des vapeurs d'alcool en crescendo positif, ainsi que des instants de pure béatitude minimaliste que n'eurent pas reniés Diderot et Rousseau.

     

     

     

     

     

     

    Et on finit par constater qu'on ne peut pas redescendre du train-fantôme lorsque bon nous semble, c'est là que se trouve l'inconvénient majeur, même si on sourit jaune, contraint de l'accepter. De ce fait, on aime et on déteste à la fois ce choc continuel d'ambiances, tel le frais émoulu d'une prestigieuse école célébrant l'obtention de son diplôme et qui, une fois aux toilettes, ne surmonte pas sa phobie des deux ou trois énormes araignées vaguement velues et passablement charnues qui gesticulent de manière quasi-aléatoire le cagibi à besoins naturels, impossible à rouvrir de l'intérieur. Mais en dépit de toutes ces considérations émotionnelles en ce qui concerne l'improbable groupe créé au mitan des nineties, l'amour semble plus fort... sauf si on finit par avoir recours à la mauvaise foi, un précieux allié dans bien des cas. Alors oui, les pires séquences de films d'horreur de la fin des années soixante-dix, les fromages à odeur pestilentielle, le type sanguinolent au teint blafard portant une immense perruque rose pâle (qu'on doit au compagnon de Miss Björk)... ce sont autant d'images évoquant cet état d'esprit dérangé et dérangeant qu'on retrouve dans sa plus pure synthèse au fil des morceaux "The Past Is A Grotesque Animal" (2007), "And I've Seen A Bloody Shadow" (2008) (où parfois, on jurerait s'être retrouvé téléporté chez un psy qui s'analyse lui-même...) et... "I Feel Ya' Strutter" (2010), donc, pour ne passer en revue que les plus récents. Bref, Of Montreal, ça pue bon.

    David DESMONT.


     

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