On transportait avec Thomas, un immense miroir. On entendait les cloches au loin, un chat, isolé fièrement, regardait un point de vue mystérieux. Dans les rigoles, de l'eau, de la lessive et des pétales de roses. On le plaça finalement sur le toit de la voiture, il était vraiment grand ce miroir. On roula une trentaine de kilomètres, la pluie se mit à tomber. Puis la grêle.Thomas chercha vite un abris. On resta comme des cons dans l'entrée d'un chemin, sous les arbres à attendre la fin de l'averse.
La pluie s'arrêta, on se remit en route. Il y avait de vastes champs de colza. J'ai cru voir un arc en ciel au dessus de l'un d'eux. Le ciel était presque orange. Je demandais à Thomas s'il voulait lui offrir, il ne répondit rien. On s'arrêta dans un bar, on se mît minable. On faisait toujours ça lorsque l'on ne voulait plus comprendre le regard de Catherine.

Elle nous attendait sous l'abricotier, tous les abricots sont parterre, c'est fichu nous dit-elle, en riant. Elle nous observa un moment, presque timidement. Thomas bégaya que l'on avait un cadeau pour elle. On fit glisser le miroir, on le posa sur l'herbe mouillée. Il était constellé d'impacts, totalement lézardé. Je regardais le visage de Catherine dans la glace, s'observant comme elle l'aurait fait au-dessus de l'eau. C'étaient d'adorables fragments de Catherine. Seul son regard était épargné, ce bleu profond où se tissaient les rêves et les mélancolies. J'y voyais la beauté nette de la vérité.
Ce miroir la recomposait magnifiquement. C'était une métamorphose troublante car même en morceaux - sa beauté était intacte. Elle se marra un bon moment, elle disait que c'était un cadeau merveilleux. Que l'on était merveilleux. Elle nous embrassa tous les deux. On flamba des gambas, on s'enivra tout à fait, la terre s'évaporait en d'étranges silhouettes. Parfois je regardais ses mèches d'un blond lumineux, je regardais son profil ciselé à la Morgan, je ne voulais pas la perdre.

Il n'y a pas longtemps, je jetais des vieux meubles, des pots cassés, des bicyclettes rouillées dans une déchèterie. C' était à côté d'un petit cimetière. Un spectacle unique et absurde. Dans les rigoles: de l'eau et des pétales de roses. Je repensais au miroir, je repensais aux grands yeux de Catherine, je repensais à ses lèvres si douces qui prononcèrent ce terrible - je ne t'aime pas Lyonel.