L'hiver pointait précisément ses allures. Lui, il en était au printemps, lorsqu'il marchait dans la rue noire. Les réverbères comme de grands cierges blonds illuminaient l'air glacé, les façades des immeubles se recouvraient d'étranges ombrages, la pluie battait ses tempes. Mais Paul s'en fichait bien. Il respirait presque des parfums de rivière, il pensait voir un ciel dégagé par un vent vif, un soleil mordiller des visages doux et pénétrants. Il jouait l'amoureux, dansant sur les trottoirs tristes de Décembre. C'était un premier rendez-vous. Il allait retrouver Léna et son foulard au bleu intense à la Redon.

Elle était là, toute en noir campant devant le cinéma avec ses grands yeux de chat. Paul n'était pas en retard, ils s'embarquèrent dans une drôle de soirée où un jeune rockabilly reprenait du Elvis, tout seul à la guitare. Paul et Léna burent du vin, esquissèrent quelques danses sur du Elvis Costello ou encore les Comateens, c'était dans un petit appartement blanc aux tomettes rouges.

Paul était un peu ivre, Léna l'était beaucoup plus. Paul voulait être amoureux, Léna l'était tout à fait. D'ailleurs, elle était bien plus belle que lui, elle était plus courageuse. La nuit finissait et la voix de Liz Fraser envahissait la pièce, caressant les hauts plafonds. Paul fuyait vaguement son propre désir de l'embrasser et elle, magnifique, imposait ce regard trouble de l'amoureuse raffinée.
Il se faisait tard ou plutôt trop tôt. Paul n'avait nul part où dormir. Il regardait dans cette fin de nuit froide, ce ciel implacable. Ils se donnèrent un baiser furtif devant un taxi. Paul rentra, près de la mer, il marcha deux heures. Frigorifié, il vit le soleil se lever. Il s'en voulait de tout et de rien.
Il pris un café dans un rade puant le tabac et l'anis. Il savait qu'il ne reverrait plus Léna, il savait qu'il loupait bien des choses. Mais là, fatigué et perdu, il se sentit la force de mettre à distance celle qu'il n'avait jamais su oublier.
Puis il se mit à traîner le long d'une petite corniche. Au loin, on voyait quelques pétroliers. Un vieux tzigane ivre mort lui rentra dedans, il vendait des roses séchées. Paul les lui acheta toutes. Il marcha encore une bonne heure. Il arriva dans la petite plage de l'Abricotier. Il s'allongea un moment sur le sable glacé. Il regarda le ciel, c'était le ciel d'un printemps, bleu et vif. Il allait enfin pouvoir continuer à vivre.
