Je terminais la lecture de Paul et Virginie avec un mauvais vin marocain. J'avais l'esprit salement amoché. La nuit avait sa tronche de louve, elle multipliait les silences. L'alcool faisait des tempêtes dans ma gorge, j'avais besoin de réconfort.
Je prenais au hasard dans ma bibliothèque Blankets. Je voulais de nouveau ressentir ce que c'est que tomber amoureux. Limpide, indescriptible et essentielle cette histoire coula de nouveau en moi comme une rivière. Lavant toutes mes crasses sentimentales.

Quel livre merveilleux. Le profil courbé de Raina récupérant les centaines de flocons me hante encore. Ce personnage est une réelle présence. Présence forte et pure que j'ai retrouvé avec Porcelaine. La musique ample et personnelle de Malvina Meinier s'est révélée être le plus bel accompagnement pour ma lecture.
" La nuit couché sur le dos en regardant la neige tomber, c'est facile de s'imaginer s'envolant au milieu des étoiles."
Voilà l'une des pensées d'un des personnages. En écoutant la musique de Porcelaine on se retrouve dans ces mêmes dimensions. Insensées. Insensé comme le premier baiser donné, comme le parfum du vent comblé de pollen, insensée comme peut l'être la nature. Fabuleux décor qui illumine l'histoire de Craig Thompson, miroir majestueux qui crépite dans les notes de Malvina Meinier.

L'univers de Blankets est blanc et noir. C'est l'hiver et les longs paysages traversés de tempêtes de neige. C'est encore la présence de Dieu et le théâtre de l'humain tellement émouvant, tellement imparfait. Intense comme les cauchemars d'un enfant.

L'enfance, la fragilité, le songe, des éléments présents dans la musique de Porcelaine. Musil disait de Rilke: " Voir la porcelaine devenir marbre. " Mais cette porcelaine là se fendira toujours de douceurs, de beautés évanescentes. J'écoutais Hiver, Pâturages avec émotion. Petits fragments de sincérité.
Cette musique est personnelle, elle est un témoignage, comme l'est le roman graphique de Craig Thompson.
En ayant terminé Blankets, je continuais à divaguer avec les notes suspendues de Malvina Meinier. Il fallait que j'en sache plus sur sa mystérieuse présence et son étonnante faculté à nous faire rêver.
Après ces quelques questions, un léger voile s'envole, parfumé comme un vent hivernal. Précieux.

Votre musique est très organique: on y entend presque le vent dans les frondaisons, le silence, l'écoulement de l'eau. La nature est peut-être pour vous la plus belle des compositrices? Justement, quelles sont vos sources d'inspiration?
Cela peut vous paraitre étrange mais je n'ai pas vraiment de source d'inspiration, je compose ce qui sort de ma tête et de mes doigts au moment où je touche le piano. Puis je me laisse guider.
Mon corps me dit quoi faire et où il a envi de me mener.
Il est vrai cependant que je suis tombée amoureuse du temps, du temps qui passe. Ce qui explique entre autres pourquoi j'ai voulu rendre hommage à l'hiver dans les compositions du même nom. Je suis fascinée par ce paysage glacé, cette nature fragile.
Dans le roman graphique Blankets, les thèmes de l'innocence, de la pureté sont particulièrement traités, on pourrait les rattacher à vos créations. Comment définissez- vous votre musique?
Ma musique me ressemble. J'ai toujours été très sensible, et cela se ressent énormément dans ce que j'écris. Je dirais, pour vous répondre, que l'innocence, la pureté et la fragilité sont les mots les plus proches de cet univers.
Mais il n'est pas nécessaire de la décrire, il faut la ressentir. Je n'essaie pas de faire passer un message, j'essaie d'être vraie, d'être moi et de recréer un univers. Et si en concert je réussis cela, que les gens rentrent dans mon univers, c'est que ma musique est honnête.
L'enfance, le mystère, l'intemporalité dessinent l'histoire de Craig Thompson. Votre musique a ceci d'étrange: c'est qu'elle échappe à la classification, elle aussi semble intemporelle. Composez-vous facilement ou est-ce un long cheminement?
Il est très facile pour moi d'écrire, je pourrais composer plusieurs morceaux par jour. Et puis il y a les morceaux qui émergent seuls, comme une évidence et qui s'imposent aux autres, parce qu'il fallait qu'il en soit ainsi. C'est parfois une fatalité, je n'y peux rien, mon corps me dicte la direction à prendre. Alors je lui fais confiance (j'ai encore du mal à contrôler cet état). Une idée peut mettre plus de temps qu'une autre à prendre forme mais de manière générale je ne suis pas tourmentée par l'écriture, c'est une chose très naturelle pour moi. Tout est très claire dans ma tête, j'ai souvent une idée très précise de ce que je veux. Et puis, je pense à ces compositions depuis de longues années et comme je me suis mise à écrire il n'y a pas si longtemps que ça j'ai beaucoup de choses à rattraper. Ce qui explique surement ce flot de projets que j'ai de temps en temps du mal à contrôler.
Mais depuis peu je suis revenue à mes premières compositions pour y ajouter des parties cordes (violon, alto, violoncelle...). Mon rêve depuis toujours.
Votre musique a un fort pouvoir évocateur à l'instar d'un parfum. Si porcelaine était un parfum, quel serait-il?
Le parfum du vent lorsqu'il neige.